Asia

Singapour, Hong-Kong, Corée du Sud, Japon : des systèmes scolaires en transition.

Cela fait maintenant plusieurs années que ces systèmes se classent régulièrement les premiers des évaluations internationales PISA, TIMSS, et PIRLS, qui évaluent le niveau d’une classe d’âge en sciences, en résolution de problème et en lecture. Depuis que la France s’intéresse au classement PISA, nous regardons avec envie ces pays qui semblent avoir compris les méthodes qui fonctionnent — on se souvient de l’engouement à la rentrée autour de la méthode de Singapour en mathématiques. Pourtant, alors que tout paraît leur réussir, ces trois systèmes scolaires se remettent en question et interrogent leurs objectifs.

Un système exigeant qui donne de bons résultats...

Nous allons établir quelques points de comparaison entre ces différents États qui ne valent pas de vérité absolue et surtout qui ne doivent pas occulter les immenses différences culturelles, politiques et sociales qui existent. Ils nous sont apparus au cours de notre séjour qui fut bref, à l’occasion de discussions avec des professeurs ou des entrepreneurs sociaux locaux et à la suite de quelques recherches.

Même si le numérique commence à s’introduire dans les salles de classe de ces pays, l’école reste très traditionnelle à de nombreux égards.

Tout d’abord, la transmission du savoir se fait de manière verticale, l’enseignant est garant d’un certain savoir face aux élèves qui ne savent pas encore et qui écoutent. La disposition des salles de classe le met en évidence avec une estrade pour le professeur et les bureaux d’élèves disposés en rangs face au tableau. L’éducation en ce sens est instructionniste : la priorité est mise sur la transmission du savoir d’un maître vers un élève. Elle s’oppose au constructivisme, né des travaux de Piaget, qui envisage la connaissance comme une construction dont l’élève est l’auteur, qui est une vision de la pédagogie défendue par de nombreux systèmes scolaires anglo-saxons.

Ensuite, l’enseignant jouit d’une autorité incontestable sur les élèves et sur l’ensemble de la population, qui le perçoit comme une figure savante de référence. On cite souvent la Finlande qui perçoit et respecte ses professeurs comme des médecins, un phénomène semblable est observable dans ces pays d’Asie de l’Est. Ils travaillent font de longues journées, sont extrêmement bien payés et nombreux sont les étudiants qui aspirent à cette carrière estimée m’expliquait Honey Kim, qui travaille avec des professeurs Sud-Coréens à la création d’un réseau d’établissements innovants. Selon Belinda Charles, qui a dirigé de nombreuses écoles à Singapour et qui travaille maintenant en partenariat avec le ministère de l’éducation : “un professeur expérimenté, à la tête de son département, peut gagner autant qu’un principal, et un principal peut gagner autant qu’un ingénieur.” Cela nous donne quelques idées.

Enfin, pour les élèves, les journées d’école n’en finissent pas ; soit ils terminent tard (en Corée du Sud, il est fréquent de sortir de cours à 20h), soit ils continuent leur travail avec des cours privées. Cette pratique est très répandue dans les pays d’Asie de l’Est : les parents n’hésitent pas à y inscrire leurs enfants dès le plus jeune âge pour leur donner toutes les chances d’accéder aux établissements les plus sélectifs. À Hong-Kong, seulement 20% de la population est acceptée à l’université, cette sélection explique que chacun veuille obtenir le meilleur lycée, le meilleur collège, la meilleure école élémentaire, la meilleure maternelle, et même la meilleure crèche. Il est fréquent à Hong-Kong de voir devant une école le samedi matin, une file d’enfants qui se préparent à passer un entretien d’entrée. La pression sur les enfants est donc immense et constante tout au long de leur scolarité.

Ces traits caractéristiques expliquent en grande partie la réussite des élèves aux diverses évaluation internationales, mais alors que nous évoquions ces résultats avec Rachel, une professeure Hong-Kongaise, qui me fit part de ses doutes : “Nous formons les élèves à passer des tests toute leur scolarité, alors bien sûr qu’ils savent le faire pour PISA etc... Mais à quel prix ?”

La remise en question

En effet, à quel prix ? Les histoires de jeunes qui mettent fin à leur vie à cause de la pression scolaire deviennent de plus en plus fréquentes (à Singapour, en Corée du Sud, au Japon) Les media s’en sont emparés et sensibilisent la population à cette affaire de santé publique.

En outre, le problème de l’adaptabilité des nouvelles générations commence à se poser avec acuité dans un monde qui évolue très rapidement et dans lequel l’intelligence artificielle risque de rendre obsolète un bon nombre de professions. Ces systèmes éducatifs étaient très performants pour créer une main d’œuvre efficace, mais ils s’interrogent maintenant sur la transition qui s’annonce de la connaissance vers la compétence. Ces compétences qui font que l’homme ne pourra pas être remplacé par une machine : la créativité, la communication, l’esprit critique, la collaboration, bref, les compétences du 21e siècle.

À Singapour, le ministère de l’éducation a lancé dès 1997 un programme appelé “Thinking Schools, Learning Nation initiative” qui visait à développer davantage l’esprit critique, la résolution de problème, la prise d’initiative. Depuis 2011, les réformes tendent à mettre en avant les valeurs et le développement du caractère. Par exemple, les élèves suivent un cours intitulé “Values In Action” qui les encourage à s’engager pour rendre service à leur communauté en promouvant les valeurs de respect, d’altruisme et la prise d’initiative. Le programme national mentionne maintenant clairement les compétences du 21e siècle, et elles sont la priorité du ministère de l’éducation. “L’avantage ici, me dit Sumitra, une Singapourienne, c’est que nous sommes un petit État qui a le pouvoir de changer rapidement.”

Le manque de créativité est un problème majeur à Singapour. Le gouvernement s’interroge sur cette problématique et dans cette cité-Etat portée par l’innovation et le changement, il s’inquiète de ne pas trouver, demain, les Singapouriens qui auront une vision nouvelle. J’ai rencontré Sumitra qui a cherché une solution. Partant du constat que notre créativité chute dramatiquement en entrant à l’école (ce qui est aussi la thèse de Ken Robinson), elle vient de créer “Playeum”,un espace pour que les enfants puissent jouer, créer, inventer. Elle travaille avec les communautés souvent laissées à l’écart pour permettre à tous les enfants de nourrir leur créativité. Du côté des compétences émotionnelles, un développeur au service du ministère de l’éducation m’a présenté son application Regnatales qui donne des outils aux enfants pour gérer leurs émotions. Cette application est développée avec des professeurs et des psychologues dans le but d’être ensuite introduite à l’école. Elle est en ce moment en phase de test.

En Corée du Sud, j’ai fait la connaissance de Chanpil Jung, un ancien journaliste qui m’a longuement parlé de Sugata Mitra. Ce dernier a lancé l’expérience du “trou dans le mur” : dans un bidonville de Delhi, il a mis à disposition un ordinateur qui était à tout moment accessible aux enfants. L’expérience avait pour but de démontrer que ces derniers pouvaient apprendre en autonomie complète. À la suite de cette expérience, S. Mitra lance la School in the Cloud une plateforme collaborative qui met en lien des gens désireux de créer des “Environnement d’Apprentissage Autonome” (SOLE : Self-Organised Learning Environments) : les élèves ont un accès à internet et sont libres de découvrir par eux-mêmes les réponses possibles à une question posée par le professeur. Inspiré par ce mouvement, Chanpil lance une plateforme de classe inversée qui réunit maintenant une communauté de plus de 16 000 professeurs. Ils ont même créé des manuels dans chaque discipline pour donner des outils à ceux qui débutent.

Lors de mon passage à Séoul, j’ai visité la Changdeok Girls’ Middle School, une école expérimentale lancée par le gouvernement qui se fixe pour objectif de développer les talents de chacun. Au-delà du matériel qui ferait pâlir d’envie n’importe quel professeur (iPad, tablettes Microsoft, imprimantes 3D, découpe laser) et des bâtiments qui semblent conçus pour le bonheur des élèves (salle de théâtre, studio, espaces modulables, fauteuils confortables), les cours dispensés sont atypiques, comme ce cours de discussion au cours duquel les sujets varient, mettant la compétence plutôt que la connaissance au cœur de l’enseignement. Cette école est le fruit d’une expérimentation menée sur cinq ans, et une évaluation à la fin 2019 permettra de savoir si elle servira d’exemple à d’autres ou si elle fermera ses portes.

Au Japon, je n’ai pas toujours rencontré des personnes très confiantes dans l’évolution du paysage éducatif. Pourtant, à la suite du tremblement de terre et de la catastrophe nucléaire de Fukushima, l’OCDE a lancé un grand projet éducatif sur deux ans dans l’optique de soutenir les efforts de reconstruction dans la région. En collaboration avec le ministère de l’éducation et l’université de Fukushima, le “Tohoku Project” est né. 100 élèves de lycées à travers la région sinistrée de Tohoku allaient se rencontrer à intervalles réguliers pour des séminaires et des ateliers. Fondée sur une pédagogie de projet : les élèves ont eu l’occasion pendant plus de deux ans de collaborer, de partir à la rencontre les habitants de Tohoku, de rencontrer des experts à l’étranger pour travailler sur la reconstruction de cette région afin, en 2014, de présenter leur projet à Paris. Et ce projet a donné des idées ! À la suite de ça, un réseau d’établissements innovants s’est créé au Japon et des partenariats se sont tissés avec l’étranger autour de thématiques communes. Par exemple, une école à Tohoku et une autre en Allemagne ont travaillé ensemble sur la problématique des énergies renouvelables.

Ces dynamiques ouvrent la voie pour la création de nouveaux établissements inspirés de pédagogies innovantes. Par exemple, j’ai eu l’occasion d’interviewer une ancienne professeure à Hiroshima, maintenant en charge du programme pour une école qui va ouvrir ses portes en 2018 et qui met au cœur de ses objectifs le développement des compétences du 21e siècle. La pédagogie développée fait une grande place au design thinking (dont je parle ici), et à la pédagogie de projet pour développer la collaboration, les compétences sociales et émotionnelles, et pour engager les élèves dans la société actuelle.

Zoom sur la “méthode Singapour” en mathématique

La “méthode Singapour” en mathématique commence à intéresser le ministre de l’éducation qui a demandé à Cédric Villani de se pencher sur la question. Quelle est sa spécificité ?

On peut en trouver des explications claires sur le site de La Librairie des Écoles qui a traduit cette méthode et l’a importée dans ses manuels. Cette pédagogie est très structurée et repose sur un enseignement explicite qui suit une approche progressive, introduisant les concepts mathématiques du concret vers l’abstrait en suivant trois étape : “concret-imagé-abstrait”. Voici l’exemple que l’on peut trouver sur la page dédiée à cette méthode sur le site de La Librairie des Écoles :

1) Les élèves sont d’abord confrontés aux notions mathématiques par la manipulation d’objets. Par exemple, ils vont apprendre l’addition en manipulant des cubes ou des jetons.

2) Ensuite, les objets sont remplacés par des images qui les représentent. Ainsi, une pile de dix cubes représente le nombre dix, puis une pièce de dix centimes, etc.

3) Enfin, lorsque les élèves sont familiarisés avec les concepts de la leçon, ils ne travaillent plus qu’à l’aide de chiffres et de symboles.

C’est ainsi que les opérations les plus complexes peuvent être abordées très rapidement car elles sont rendues explicite par la manipulation d’objets concrets. Cette méthode existe depuis 1982, à la suite d’une volonté gouvernementale d’améliorer un système scolaire de très mauvaise qualité. Une grande concertation a eu lieu pour faire une synthèse des meilleures méthodes d’enseignement en mathématiques. Ces pratiques ont ensuite été diffusées et améliorées au fil des années par une évaluation constante.

Elle est le produit d’une réflexion empirique et scientifique sur l’éducation, vidée de toute idéologie. Inspirant, non ?