“Enseigner c’est faire face tous les jours à un conflit nouveau qu’il va te falloir désarmer avec de nouvelles munitions.”

Céline et Emmanuelle

Céline et Emmanuelle, enseignantes de lettres, LFS (Singapour)

Je rencontre Emmanuelle et Céline, toutes les deux enseignantes de lettres modernes, lors de mon passage à Singapour, me décidant enfin à aller à ce lycée français dont tout le monde parle pour ses performances et pour la richesse de son campus. Céline m’organise ces rencontres alors que je la préviens à la dernière minute, et elle trouve même le moyen de me faire assister à quelques cours le vendredi, je suis ravie ! Toutes les deux m’accordent en tout près de trois heures d’interview.

Débuter dans l’enseignement, ou l’art de la guerre.

Toutes les deux ont commencé leur carrière dans des établissements classés ZEP (Zone d’Education Prioritaire), Céline à Livry Gargan et Emmanuelle à Toulouse. Quand cette dernière repense à ses débuts elle utilise une métaphore guerrière : « tous les jours tu fais face à un nouveau conflit qu’il va te falloir désarmer, donc tous les jours tu dois arriver avec des nouvelles munitions. » Et si l’IFUM lui a beaucoup appris, elle regrette de n’avoir pas eu de réelle formation sur la relation aux élèves dans un milieu violent. Elle apprend donc seule à se positionner et à trouver sa méthode : un savant dosage de cadre, de créativité et de bienveillance. Pour cela elle cite Claude Nougaro à propos de la danse : « La danse est une cage où l’on apprend l’oiseau » De la même façon, enseigner c’est établir un cadre libérateur qui permet à chaque élève de s’épanouir et d’apprendre en sécurité.

Pendant ces années, elle se forme seule à la pédagogie différenciée : s’adapter à chaque élève pour lui proposer un travail personnalisé. C’est un travail immense, mais elle se rend vite compte qu’ainsi elle laisse un espace aux élèves pour s’exprimer et en révélant leur talent ils s’ouvrent à l’apprentissage. Lorsqu’ils sont mis en confiance sur leurs points forts, alors il devient possible de travailler sur ce qui pose problème. Son passage en classe ULIS (Unités Localisées pour l’Inclusion Scolaire) lui permet d’affirmer que tous les élèves, même les plus en difficulté compensent par un talent dans un domaine qu’il s’agit d’aller dénicher.

Ses cinq années au contact d’élèves issus de milieu défavorisé renforce sa conviction qu’il faut maintenir un haut niveau d’exigence avec les élèves : cette exigence est une preuve de confiance. Ainsi, avec une classe de 4e, elle adapte et monte Candide de Voltaire en pièce de théâtre avec succès : « Ce personnage qui voyage alors que mes élèves n’étaient jamais sortis de leur ville, il cherche le bonheur et il nous fait nous interroger sur la tolérance, ça leur a parlé. Les élèves ont besoin qu’on leur parle de la vraie vie. » Et pour parler de la vraie vie, quoi de mieux que la littérature ?

Questionner le statut d’enseignant

Malheureusement, il reste des immenses incompréhensions sur le métier d’enseignant selon elle. Quand on lui parle de ses cours qu’elle pourrait réutiliser pour gagner du temps, Emmanuelle s’agace : « les gens ne comprennent pas ce que ce métier implique, il exige une grande créativité : l’an dernier, j’avais des 6e pour la dixième année. Pourtant jamais je n’ai pu réutiliser mon cours de l’année précédente sans le modifier : entre ce qui n’a pas fonctionné, mes improvisations en classe qui semblaient bien plus pertinentes, mes propres évolutions, je ne reprends jamais un cours à l’identique. » Sans compter la charge de travail que cela implique et qui la fait rire quand on lui parle de ses vacances. « J’aimerais juste que l’on reconnaisse le travail réel qui est produit par les enseignants, sans le résumer au temps de présence devant les élèves. Ce travail est presque permanent : je regarde des reportages pour approfondir mes connaissances, je me documente, je cherche de nouvelles idées sans compter les copies à corriger, les cours à préparer, les élèves à suivre. »

Après onze ans d’enseignement, Emmanuelle, qui envisage de rentrer en France à la fin de l’année, se prépare à retourner à la case départ : être remplaçante, avec un salaire bien plus bas que celui qu’elle gagne actuellement, sans réelle perspective d’avenir, ni de challenge. « C’est tabou de dire que tu as envie de réussir en tant que prof, comme si les métiers qui touchent à l’humain devaient être déconnectés de toute gratification salariale » , conclut-elle.

Renouveler ses pratiques

Pourtant elles ne perdent pas leur enthousiasme et leur créativité. Toutes les deux s’accordent à dire que c’est en grande partie grâce au Lycée Français de Singapour qui leur laisse carte blanche pour innover ; ce contexte les amène à se dépasser et à redoubler d’énergie. « Lorsque le lycée fait confiance à ses équipes, il en ressort en général toujours du bon ! », ajoute Céline.

Emmanuelle met à profit une certification en danse et en théâtre pour faire comprendre par le corps à ses élèves ce qui peut leur sembler trop abstrait. Céline, quant à elle, utilise la pédagogie par projet (un type de pédagogie qui donne aux élèves la possibilité réinvestir leur apprentissage dans un projet concret) qu’elle a découverte par son expérience en tant que professeure de FLE (Français Langue Etrangère). Elle s’est ainsi inspirée de son expérience dans l’édition pour se lancer avec ses élèves dans la publication d’un livre documentaire sur Singapour, 24 Hours in Singapour : chacun devait passer une journée avec un Singapourien connu ou inconnu pour faire un mini reportage. Chaque portrait était ensuite traduit en français et en anglais, puis tous étaient assemblés, imprimés et un exemplaire a même été remis au président François Hollande lors de son passage à Singapour ! Même si les élèves du Lycée Français sont familiers avec un certain nombre de technologies, Céline s’attache à leur faire découvrir de nouvelles applications intéressantes, comme Prezi qui permet de rendre ses présentations plus attrayantes.

La collaboration entre professeur.e.s est fréquente dans cet établissement qui compte pourtant 300 membres du personnel. Céline et Emmanuelle échangent spontanément sur leurs pratiques pour s’inspirer mutuellement, et cet esprit de partage et de co-création est répandu dans cette équipe de lettres. Ainsi, pour le niveau 5e, les enseignant.e.s ont décidé ensemble de mettre l’accent sur l’oral, domaine habituellement délaissé. Cette collaboration demande à chacun.e.s des compromis mais elle permet indiscutablement davantage de cohérence dans la progression des élèves.

Au cours de notre entretien, elles ont partagé avec moi quelques ressources.

Niveau 6e :

Le memory sujet-verbe (jeu individuel)

Ce jeu emprunte la forme d’un memory : l’objectif est d’associer une carte « sujet » avec sa carte « verbe ». Le jeu peut ensuite se complexifier et permettre plus de créativité : il s’agira pour l’élève de piocher une carte « sujet » et d’inventer un verbe et le conjuguer correctement pour former une phrase simple. De même en piochant une carte « verbe », il s’agira d’inventer un sujet correspondant.

Jeu autour du schéma narratif (jeu de groupe)

En amont, un set de cartes est créé avec des éléments typiques de conte : des personnages, des objets magiques, des lieux, des monstres, des fées.

1. Sur chaque table est disposée une carte de chaque catégorie et un tableau vierge avec les étapes du schéma narratif.
2. Chaque groupe arrive à une table et écrit la situation initiale avec les cartes mises à disposition.
3. Les groupes changent de table en laissant tout le matériel. À chaque tour, les groupes continuent l’histoire commencée en écrivant une nouvelle étape du schéma narratif à l’aide des cartes déjà présente sur la table.
4. Après les 5 étapes, chaque groupe retourne à sa table initiale pour découvrir l’évolution de leur histoire et trouver son titre.
5. La séance s’achève sur la lecture de chaque histoire et sur un vote pour la meilleure histoire.

Jeu sur les expansions du nom

Après avoir introduit un déterminant et un nom (type : « Le roi »), les élèves proposent tour à tour des solutions pour compléter ce groupe nominal. En fonction des réponses, les élèves se positionnent avec les autres élèves qui ont proposé des solutions similaires. Rapidement trois groupes apparaissent (adjectif, groupe prépositionnel, proposition subordonnée relative), on attribue trois couleurs différentes et il est alors demandé aux élèves de déterminer les critères d’admission pour les nouveaux membres du groupe : ils établissent une définition. Pour théâtraliser ce moment, chaque groupe peut inventer un slogan pour résumer ses caractéristiques. Enfin on peut introduire les notions grammaticales associées à chaque équipe.

Niveau 1e

Le débat pour préparer à la dissertation

En amont, le sujet de dissertation est donné aux élèves afin qu’ils recherchent des arguments et des exemples.
Le jour de l’exercice, la disposition de la salle s’inspire du parlement britannique : les partisans des thèses adverses se font face, au centre une table est placée pour les différents orateurs de la séance devant laquelle trois chaises sont prévues pour des modérateurs.

Introduire un texte en lecture intégrale

Chaque élève se voit attribuer un mot en relation avec le texte et doit par la suite fabriquer un padlet pour expliquer ce mot et sa pertinence dans l’étude de l’œuvre.

Les mouvements littéraires

La séance s’ouvre sur un remue méninge autour de trois notions : mouvement, genre et registre afin de faire apparaître les différences et des définitions.
Puis les élèves sont invités à faire un jeu d’association entre les époques, les mouvements, les auteurs et les grandes œuvres associés. Cela permet de dessiner une sorte de définition qui associe un siècle avec un mouvement et un chef de file.
Ensuite les élèves sont sensibilisés à la notion d’imitation dans la création artistique. Ils sont donc invités à imiter les codes d’un courant littéraire en travaillant sur un ensemble de textes modèles, ainsi ils les découvrent et les comprennent.
Enfin ils créent un nouveau mouvement et un manifeste.